ÊTRE HUMAIN

 

 

 

 

 

  Ce matin-là, il faisait beau,

 

 il est allé se promener dans la forêt de Saint Germain. Il a traversé rapidement le parc du château, encombré de touristes. Arrivé au grand carrefour des chemins près du parking, il est resté perplexe devant le piquet, fleuri de flèches de bois qui  indiquait les directions possibles. Les nombreux sentiers qui rayonnaient en lignes droites depuis l’endroit lui apparaissaient un à un, il tournait et se retournait sans réussir à se décider. De tous les horizons résonnaient le ronflement sourd des VTT, le crissement des freins, le rythme morne du pas des coureurs et les cris perçant des enfants trop douillets, ou trop enthousiastes : le flux bruyant des promeneurs du dimanche. Les yeux au ciel, si bleu, il a soupiré.

« hm… forcément »

  Toute hésitation envolée, il s'est engagé dans l’écart le plus large entre deux chemins qui s’offrait à lui. Il a alors marché à grands pas, tête baissée, concentré sur le froissement des feuilles qu'il foulait et le craquement des branches mortes. Il s’arrêtait parfois, tendant l’oreille quelques secondes, et reprenait sans attendre son allure, jamais convaincu de la qualité du silence. Il croisait parfois des chemins, qu'il traversait sans un coup d’œil, pour replonger aussitôt dans les sous-bois. Au bout d’un certain temps, il s’est arrêté, rencontrant une eau noire qui lui coupait la route. Les sauts apeurés de quelques grenouilles se sont fait entendre, et puis, il n’y a plus eu un seul bruit. S'affalant en étendant ses jambes entre les joncs, il a poussé un soupir, d’aise cette fois-ci.

« Quand-même, putain, on y arrive »

   Il a pu prendre le temps de s’imprégner de l’atmosphère. Il faisait bon, la proximité de l’eau apportait une fraicheur bienvenue, ça sentait la tourbe. Il a détaillé le lieu tranquillement, s’attardant sur le mouvement des lentilles d’eau. Lent, lent mouvement, bientôt imperceptible, bientôt disparu. Il n’y avait pas de vent, plus rien ne bougeait. Alors, il a vu de l’autre côté, quelque chose, il s'est levé, a marché jusqu’au bord de la mare. De l’autre côté, au pieds d’un grand hêtre, gisait un homme nu. Il a murmuré.

"Nom de Zeus..."

  Il est resté un moment pétrifié, et puis, sans le quitter des yeux,  il s'est approché. Arrivé à quelques pas du corps, il l'a regardé, la mâchoire crispée. Il était bien nu, le corps parsemé de gouttes de soleil, les yeux clos, raide. Il n’osait plus avancer, effrayé, fasciné. Le torse était peint d'un rouge terreux  et sa face évoquait quelque tribu lointaine, vivant dans des forêts oubliées. Il a longtemps divagué sur l’origine de cet homme, les yeux troublés, son esprit s’égarant. Loin.

 

  Il a rechoppé le cours du temps d’un sursaut, et, reprenant pieds, a franchit les derniers mètres qui le séparaient du mort. Alors, alors, il a soupiré longuement et posé sa main sur l'épaule sombre, l’homme était de bois.

« Une foutue statue »

 

  Il est rentré avec le RER de 19h37. Il a, sans conviction, mangé la totalité du paquet de Twix qu'il avait acheté le matin au Franprix. Cette nuit-là, il a fait très chaud. Sur son lit moite, après une trop longue attente, il a fini par sombrer dans un sommeil tourmenté, rêvant qu'il parcourait tristement une forêt vide et sans fin, accablé par le silence qui y régnait.